Anthony Powell

Rencontre avec le costumier de Singin’ in the Rain

Comment vous est venue votre passion pour les costumes ?

J’ai grandi pendant la guerre, dans la campagne du nord de l’Angleterre. Je n’ai jamais été au cinéma ou vu de spectacle enfant. Mais à l’âge de 5 ans, on m’a donné un petit théâtre de marionnettes. Et c’est ce qui a tout lancé. J’ai grandi dans une région industrielle, avec des usines, tout était noir et déprimant. Et j’ai senti, enfant, qu’il y avait un autre monde qui n’était pas noir. Quand j’ai reçu ce petit théâtre, c’était magique ! J’ai commencé à faire mes propres marionnettes, mes propres poupées. Je faisais des spectacles de plus en plus élaborés. J’ai su ce que je voulais faire dès cet âge là.

Les gens qui ont une vocation sont très chanceux. Ils ont une direction à suivre, un but à atteindre. Tout le monde m’a dit « n’y vas pas, ne te lance pas la dedans, c’est un métier très dur, très usant, plein de désillusions et de déceptions… mais si tu veux vraiment faire ça, alors fonce ». Et je crois que ça a pas mal marché ! (Rires) J’ai eu une chance folle. J’ai passé ma vie à faire ce que j’aimais, j’ai voyagé tout autour du monde, j’ai travaillé avec beaucoup de grands metteurs en scène.*

SINGIN’IN THE RAIN, Scenario Betty Comden et Adolph Green, Direction musicale Gareth Valentine, Mise en scene Robert Carsen, Costumes Anthony Powell, Choregraphie Stephen Mear, Decors Tim Hatley, Dramaturgie Ian Burton, Lumieres Robert Carsen et Giuseppe di Iorio, Orchestre de Chambre de Paris au Theatre du Chatelet le 10 mars 2015. Avec : Dan Burton (Don Lockwood), Daniel Crossley (Cosmo Brown), Clare Halse (Kathy Selden), Emma Kate Nelson (Lina Lamont), Robert Dauney (R.F. Simpson), Jennie Dale (Dora), Matthew Gonder (Roscoe Dexter), Matthew McKenna (Rod), Karen Aspinall (Zelda) (Photo by Patrick Berger)

Sur l’utilisation du noir et blanc

Le sujet de Singin’ in the Rain est le noir et blanc, les vieux films qui étaient en noir et blanc. La couleur n’est venue que dix ans plus tard. C’est une excellente idée qu’a eu Robert Carsen, de tout faire en noir, blanc et gris. Et à la fin on entrevoit le début de ce nouveau cinéma…

Quand Robert Carsen m’a parlé de son idée, je me suis dit de prime abord qu’il serait difficile pour le public de regarder du noir et du blanc pendant 2h30, que ce serait déprimant. Du coup je lui ai dit « ne pourrait-on pas utiliser de l’argenté ? », car cela fait partie de la gamme chromatique. On a utilisé beaucoup de tissus pailletés pour éclairer l’ensemble, l’alléger.

J’ai considéré que les personnages principaux étaient comme les couleurs vives, les extrêmes de la palette : noir intense et blanc éclatant. Et que tout le reste de la troupe serait au contraire en gris et blanc cassé. J’espère que ça marche ! (Rires)

Qu’avez vous utilisé pour vos recherches ?

Des livres, des livres et encore des livres ! J’ai notamment beaucoup étudié ceux de Kevin Brownlow sur les début d’Hollywood (The Parade’s Gone By…, Hollywood, the Pioneers). Il a interviewé tous ceux qui étaient encore vivants à l’époque dans les années 1970 pour ses livres, les stars, les réalisateurs, les techniciens… Il a su rendre toute cette période du muet très vivante, c’est remarquable. Cela m’a beaucoup influencé.
Et puis j’ai passé la plus grande partie de ma vie à créer des costumes pour le cinéma. Mais de nos jours, on n’a plus le temps de faire des costumes. Quand j’ai commencé, j’avais un an de préparation, maintenant c’est 10 jours, deux semaines… c’est ridicule ! Du coup on ne peut plus se documenter, aller au musée. Donc il faut avoir ses propres fonds. J’ai des milliers de livres, j’en ai même trop ! J’ai tout ce dont j’ai besoin à la maison.

Pour My Fair Lady, nous avons eu 6 mois de préparation. Pour Singin’ in the Rain, 7 semaines. J’ai dit dès le début « ce n’est pas possible, c’est un spectacle aussi important que My Fair Lady ». Et pour être honnête, à la première (en mars 2015), tous les costumes n’étaient pas finis ! Mais ça allait, personne n’était nu, on s’en est tiré ! (Rires)

1 - Singin' in the Rain ©Théâtre du Châtelet - Marie-Noëlle Robert

La mode à Hollywood dans les années 20

L’influence de la mode a toujours été Paris ! Les grandes stars comme Gloria Swanson s’habillaient à Paris. Jusque dans les magazines, les couturiers parisiens était la référence. Pour les hommes c’est un peu différent, il y avait plus un style américain, des choses que l’on ne voyait pas en Europe.

Qu’aimez vous dans le processus créatif ?

La recherche tout d’abord. Et puis le choix des tissus. De temps en temps, on ne sait pas exactement ce que l’on veut, cela peut être ci ou ça… Alors on regarde, on cherche. A d’autres moments, on sait ce que l’on veut. Et parfois, c’est impossible à trouver. Mais là, nous avons tout trouvé, ça a été un vrai travail harassant. Ca a été très dur pour les couturiers de l’atelier de ne travailler qu’avec du noir et du blanc, c’est très fatigant. C’est tout le contraire de My Fair Lady !

Mon grand souci avec Singin’ in the Rain, c’était de rester intéressant toute une soirée avec le noir et blanc, sans être ennuyeux ou déprimant. Car pour le public, voir du noir et du sombre pendant 2 heures, ce n’est pas évident… Nous avons beaucoup travaillé sur les contrastes, pour développer une dynamique, une énergie. C’est une excellente comédie musicale, et ce que Robert Carsen en a fait est fantastique. C’est audacieux et fort. On sort du spectacle sur un nuage.

Cosmo Brown (Daniel Crossley) ©Théâtre du Châtelet - Marie-Noëlle Robert

Le travail d’équipe

Je dois beaucoup à Fred Llinares, qui m’accompagne depuis My Fair Lady ici au Châtelet. Grâce à lui je peux me dédier entièrement à la création, me concentrer sur l’artistique, il me soulage de tous les aspects pratiques. J’ai une immense gratitude envers lui. L’équipe réunie au Châtelet est une des meilleures avec lesquelles j’ai travaillé. Laurence qui fait les chapeaux est une perfectionniste, rien n’est trop de travail, elle me dit toujours « non, ce pourrait être mieux » alors que c’est parfait ! C’est une expérience merveilleuse de collaborer avec tous ces gens qui sont tout entiers dévoués à leur métier. C’est comme une romance entre eux et moi. Je leur en suis très reconnaissant, nous faisons tout pour que ce soit le mieux possible. Il n’y a plus ça dans le cinéma, c’est pourquoi j’ai arrêté les films il y a quelques années. Même si le cinéma reste ma passion, mais hélas ça ne fonctionne plus de nos jours. Lorsque j’étais étudiant à Londres, je donnais des cours. Je l’ai fait pendant 12 ans. Et cela apprend à déceler le talent chez les autres, à développer un instinct qui permet de voir tout de suite le don de chacun. Et il y a ici, entre les permanents et les intermittents sur cette production, énormément de talents.

 

* George Cuckor, Robert Altman, Steven Spielberg, Roman Polanski, William Friedkin, John Guillermin, Franklin J. Schaffner… Anthony Powell est lauréat de 3 Oscars, 1 César, 1 Tony Award.

Photo d’Anthony Powell, prise lors de la création de My Fair Lady en 2010 ©Timothée Chaine / Théâtre du Châtelet
Photo ©Patrick Berger
Photos ©Marie-Noëlle Robert /Théâtre du Châtelet